Paulette et Paul s’étaient rencontrés à la fin du XXème siècle, dans les années 1980. Ils étaient mignons tous les deux et sont vite tombés amoureux, se promettant de passer ensemble une vie heureuse.
Bien occupés par leur boulot, leurs loisirs, les relations amicales et familiales, ils ne s’étaient guère préoccupés de leur avenir. Mais le temps avait passé et voilà qu’un soir, au moment de s’émouvoir avec des frissons de tout le corps, Paul eut cette réflexion :
- Dis donc ma Paulette, si on renonçait à la contraception, il faudrait bien qu’on songe un jour à notre descendance.
Alors ce fut comme une tornade subite, Paulette se retourna violemment, poussant un cri :
- Ah non, pas d’enfants !
Paul resta muet un instant, assommé par cette réplique qu’il n’attendait pas si violente. Puis il se ravisa et tenta une amorce de discussion avec sa compagne adorée :
- Paulette, on n’a jamais vraiment abordé ce sujet, il faudra bien y penser un jour. Nous avons chacun un peu plus de trente ans et on ne s’est jamais préoccupés de faire des enfants.
- Non, pas d’enfants ! répliqua à nouveau Paulette, agacée et un peu en colère.
La discussion, si l’on peut dire, en resta là pour cette fois. Chacun se retourna et s’endormit, ou au moins tenta de s’endormir. Jusque là Paulette et Paul étaient pris par une vie active, mais voilà que la question de faire, ou pas, des enfants se pose de façon quelque peu incongrue à leur âge. Autrefois, on ne se posait pas cette question, la femme « tombait enceinte », eh ben voilà, on va avoir un enfant à la maison…
Les jours passèrent avec une période d’abstinence… mais pourquoi donc se priver de ces plaisirs ? Toutefois, « l’acte » n’étant pas innocent il fallut bien reprendre la discussion à propos de « avec protection ou libre » ? L’échange fut alors assez débridé, plus ouvert, mais guère aisé… et prit une bonne partie de la nuit !
Paulette, toujours déterminée, resta sur ses convictions en essayant de les argumenter au mieux :
- Tu es bien d’accord mon Paul, faire l’amour c’est une chose, faire des enfants, c’en est une autre. Tu te rends compte de la période dans laquelle on vit, avec les préoccupations énormes qui se profilent. Moi infirmière et toi cadre dans la métallurgie, on a eu jusqu’ici une vie assez cool, avec de bons salaires, pas de soucis à la maison avec des enfants à s’occuper, tout ça sans contraintes majeures.
- Oui ma Paulette, mais quand même, on vit un peu dans la routine maintenant et des enfants à la maison ce doit être aussi un plaisir que de les voir joyeux et gambader, de leur apprendre des choses, de leur faire découvrir le monde.
- Oui, admettons Paul, mais tu es bien placé avec ton boulot pour savoir combien l’avenir est incertain, avec les dégradations du climat qui vont générer des catastrophes, avec l’intelligence artificielle qui va nous transformer en robots. Tu imagines ce qu’on va offrir à nos descendants ? Ah oui, faut mieux s’abstenir d’avoir des enfants !
- Je sais bien Paulette que le monde qui se présente ne va pas être facile, qu’il est assez anxiogène avec les incertitudes climatiques et technologiques. Sans parler de toutes ces guerres qui continuent avec tous ces crétins qui devraient être en asile psychiatrique !
- Tu vois bien Paul, tu en conviens toi-même, le monde futur va être redoutable, alors pourquoi faire des enfants ?
- Oui OK Paulette, mais justement, on peut contribuer à redresser la barre si on élève bien nos enfants, si on les éduque de façon à surmonter ces difficultés et surtout si on les forme à réorganiser le monde qui est devenu un vrai bordel ! Il y a maintenant des moyens, notamment de communication, pour réinventer une civilisation, plus sereine, plus humaine et plus en phase avec la nature.
- Mon pauvre Paul, on est 8 milliards d’humains sur notre petite planète, tu crois pas que c’est assez comme çà ?
- T’inquiètes pas pour çà Paulette, avec les catastrophes qui se profilent, la population va diminuer… Bah je blague bien sûr.
- Ouais, pas très marrant ton humour...
Il était tard dans la nuit et la question initiale resta sans réponse... Le temps passa et après quelques ébats débridés comme à l’habitude, Paulette finit par convenir qu’elle était jeune et avait bien profité de la vie jusqu’ici, mais qu’une femme vieillissante sans descendance ce pourrait bien être frustrant et un peu tristouille… Alors oui, c’est OK on y va sans protection !
- Allez Paul, fais moi l’amour, mais pas comme d’habitude, rends moi heureuse et impatiente d’enfanter pour assurer notre descendance et transmettre le meilleur de nous-mêmes à nos enfants.
Ce fut comme un feu d’artifice avec cette perspective nouvelle ! Et la suite s’enchaîna comme il se doit, au fil des années. D’abord c’est une fille, Judith, qui vint égayer le couple, puis un garçon, Maximilien.
La vie est courte et le temps passe vite. Et voilà que les enfants ont maintenant un peu plus de 20 ans, déjà ! Un jour, lors d’un repas à la maison avec Judith, climatologue et Maximilien ingénieur en informatique, la discussion s’envenima un peu : Vous, votre génération a tout bousillé, avec vos folies de la bagnole, vos consommations à tout va, vos voyages à travers le monde, avec des tas de saloperies à consommer ! Mais c’est pas grave, vous nous avez donné la vie et quelle chance d’être venus à cette époque : on va refaire le monde pour réparer vos conneries, il est grand temps ! Votre génération en parlait déjà… mais n’a pas fait grand-chose. Nous on y croit et on va persévérer dans cette voie.
Oui décidément, le temps passe vite. Un matin, Paulette et Paul était à peine réveillés après une longue soirée familiale. Paul s’approcha de Paulette, l’embrassa tendrement et lui murmura à l’oreille :
- Bon anniversaire ma Chérie, joyeux 80 ans ! Je suis ravi que tu aies eu pour cadeau hier soir la présence de tes deux enfants et tes quatre petits enfants qui sont déjà grands, et tu te rends compte combien ils sont éveillés, à un peu plus de vingt ans ! On est en 2064 et ils ont déjà des responsabilités à la fac, dans leur commune, ils sont engagés auprès de groupes de réformateurs et réfléchissent collectivement à réorganiser notre société après toutes les catastrophes que l’on a connues dans les années 2040 et 2050. Nos petits enfants vont faire partie des sauveurs du monde !
Paulette eut alors une double attitude, souriante comme jamais à son compagnon, mais avec des yeux bien humides qui signifiaient l’émotion et la satisfaction du devoir accompli. Elle se repris et fit quelques commentaires par rapport à cette magnifique soirée pour ses 80 ans :
- Tu as raison Paul, nos petits enfants m’ont époustouflée par leur maturité, leur vision optimiste de l’avenir. Sans agressivité, ils ont rappelé les erreurs faites par les générations qui les ont précédés et m’ont donné l’impression de me rendre plus lucide. Ils sont affranchis de leurs parents et raisonnent à l’échelle de l’Humanité entière. Ils ne sont pas dans un esprit d’opposition comme nous l’avons été parfois, mais dans un esprit de construction, en tenant compte des aléas de la vie et des intérêts multiples. Ils sont en train de refaire le monde, ce que l’on n’a pas su faire... Ils envisagent même de faire des enfants à leur tour, de façon réfléchie et sans angoisse. Merci mon Paul de m’avoir donner l’occasion de jouir de mes enfants et petits enfants, merci Paul.
Paul était tout ému à son tour de cette déclaration oh combien amoureuse, et en balbutiant un peu, il répondit à Paulette :
- Ah oui, des enfants !
Septembre 2026
Publié sur www.michel-lerond.com le 23 octobre 2026
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